Cinéma

Isabelle Huppert, petite folie
ALAIN LORFÈVRE

Mis en ligne le 13/04/2006
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Pour son troisième film, le Belge Joachim Lafosse la dirige face aux deux frères Renier. Le tournage de «Nue propriété» s'achève dans le Brabant wallon. Et la Cinémathèque accueille l'actrice ce soir à Bruxelles.

D.R.

ENTRETIEN

Mardi à Bonlez, dans le Brabant wallon, dans une exploitation piscicole. Dans le salon, une table basse brisée, des éclats de verre, un pot de chocolat à tartiner, jonchent le sol. Scène d'un triste fait divers? Presque, mais fictif: le Belge Joachim Lafosse achève le tournage de «Nue propriété». Après «Folie privée», d'excellente mémoire, et le tournage cet été de «Ça rend heureux», tous deux tournés à l'économie, il passe à la vitesse supérieure avec deux millions d'euros de budget (grâce au soutien de la Communauté française, Wallimage, la RTBF) et un casting solide: Jérémie et Yannick Renier, demi-frères à la ville, y interprètent les fils d'Isabelle Huppert, qui a flashé sur le scénario. «Il y a des personnages très écrits, des scènes très bien dialoguées et un personnage qui me plaisait beaucoup et qui font un peu exploser les stéréotypes» nous confie-t-elle. Après six semaines de tournage, l'atmosphère est détendue. Joachim Lafosse joue, entre deux prises, au ping-pong avec Jérémie Renier. Pour le producteur belge Joseph Rouschop (Tarantula Production), les rushes confirment déjà que le pari est gagné. Les propos d'Isabelle Huppert, du haut de ses soixante films, appuient ce sentiment.

Le Musée du cinéma projettera jeudi en votre présence «La dentellière». En référence à une de ses scènes, vous avez dit qu'un acteur «avance en situation de cécité» - évocation de la confiance qui vous lie au réalisateur. Est-ce aussi facile avec un jeune réalisateur?

Oui, bien sûr, d'autant plus qu'il y avait une écriture très, très convaincante et un premier film. On retrouve entre «Folie privée» et «Nue propriété» des thématiques communes: la famille, des liens fusionnels, très intenses. Joachim a déjà un univers sur lequel il aime réfléchir.

C'est un univers en partie autobiographique, puisqu'il connaît la gémellité.

Oui, mais, en même temps, on comprend qu'il vient, comme il le dit lui-même, avec un secret, son intimité. C'est une mère avec ses deux fils, mais on ne sait plus si ce sont les fils qui sont les pères de leur mère ou la mère qui est l'enfant de ses fils.

Dans ce cas-ci, avez-vous eu le temps de travailler en amont?

Pas tellement, non. On s'est très peu vus avant le tournage. Mais Joachim a une manière de travailler sur le tournage qui est assez particulière. On répète pas mal, il laisse beaucoup les acteurs inventer leur propre scène, il aime bien voir comment les choses se mettent dans l'espace, naturellement. Bien sûr, la plupart des choses viennent de lui, mais il donne le sentiment que rien n'est vraiment fixé au départ, que c'est l'intensité ou la vérité des sentiments qui vient fabriquer la scène.

On utilise souvent le terme d'industrie artisanale pour qualifier le cinéma belge. Est-ce que cette relative précarité a les avantages de ses inconvénients?

Je ne ressens pas vraiment cela comme ça. Je trouve qu'il y a une adéquation entre le propos du film et la manière dont il se tourne. Il y aurait trois semaines de tournage de plus ou davantage de moyens, il n'est pas sûr que le film serait meilleur. Il a son identité propre. Il y a quelque chose qu'on ne trouve pas dans le cinéma français: une certaine vérité. Ça me rappelle le cinéma de Pialat. C'est un héritage plutôt prestigieux que je retrouve ici.

Une forme d'énergie de l'instant?

Oui, cette manière de capter ces moments de vérité, de déséquilibre, d'une violence qui surgit. Quelque chose qui n'est pas du tout policé. Mais il y a beaucoup de travail derrière ça. Ce n'est pas de l'improvisation, du hasard. Pour arriver à ce raffinement de vérité, la forme est très travaillée derrière.

Aux yeux de Claude Chabrol vous êtes la seule actrice - acteurs compris - à construire une oeuvre - de par la cohérence de vos choix. Est-ce une démarche consciente?

Oh non, si c'était conscient ce serait raté. Je pense que tout ce qui est un peu essentiel trouve son origine dans quelque chose de beaucoup moins contrôlé qu'on ne le croit. Si c'était vraiment le choix de construire une oeuvre - je lui laisse la responsabilité de l'expression - je pense que cela serait très présomptueux et très vain. Il s'agit plutôt de prendre le cinéma pour une possibilité de forme d'autobiographie déguisée où l'on peut tout d'un coup venir loger des thèmes très intimes, très personnels dans des histoires qui, apparemment, n'ont rien à voir. C'est plus facile que de prendre soudainement un crayon et d'écrire «je». Le cinéma devient un espace où l'on peut à la fois se montrer et se cacher et dire des choses sur soi sans que cela ne soit à la fois ni déchiffrable ni décryptable. Mais soi-même on sait bien ce que l'on peut y mettre de personnel. C'est très confortable comme moyen de s'exprimer. Et très rassurant aussi puisque rien n'est déchiffrable.

© La Libre Belgique 2006